vendredi 20 mars 2015

Le petit pensionnaire de madame Delos dite "Man Dette"

Petit pensionnaire, petit gâté puis...petit garçon!
A Pantin, je devais être le seul à connaître cette campagne picarde proche de Laon, ancienne capitale de la France. Moi qui vivais dans la banlieue nord-est, où le gris et la pollution l'emportaient, où le vert et la chlorophylle manquaient cruellement, j'eus la chance de découvrir, de respirer, de goûter tous les parfums, les fleurs, les fruits, au point de les avoir à jamais gravés dans mon esprit.
L'école m'a appris, tant bien que mal, combien font 1 plus 1 et qui étaient les pharaons, ce village m'a transmis l'indicible, ce qu'on n'apprend pas dans les livres, ce qu'on vit, simplement.
Mes parents m'ont donné la vie ; ce village et ceux qui m'y ont accueilli me l'ont fait aimer.
Ce village, c'est Fourdrain, 400 habitants. 

Mes débuts à Fourdrain
Il y a le village, puis il y a Man Dette. J'étais tout gosse, je devais avoir 3 ou 4 ans et ma mère souhaitait me faire quitter la grisaille et le béton. Elle demanda à ma nourrice si ses parents, qui vivaient à la campagne, accepteraient de "me prendre en pension" pour les vacances.
C'est ainsi que je fus envoyé chez Man Dette et son mari, Pa'Achille.
Man Dette, tout un poème! En fait, non, pas vraiment un poème, ni quelqu'un de facile...Dure même.
Dure à la peine, travaillant comme un homme, à la maison, au jardin, aux champs. Dure au coeur immense, en tout cas assez grand pour m'y réfugier.
Ses journée ressemblaient à un tourbillon frénétique et, quand elle ne faisait rien, elle faisait encore quelque chose!
Man Dette a donc accepté, bien qu'elle ne l'ait jamais fait auparavant, de m'accueillir une première fois, pour essayer...On ne s'est ensuite plus quittés pendant près de 10 ans. Dix années qui m'ont conduit de l'enfance à l'adolescence et qui m'ont offert une troisième grand-mère "plus vraie que les vraies"! 
Dans ce village, j'ai non seulement beaucoup appris, mais encore, découvert, nourri et affiné mon imaginaire, celui qui donne des couleurs à l'existence et qui permet, aussi, d'écrire sa vie.

L'église et le cimetière
Comme dans tous les villages, les naissances, les mariages et les enterrements, surtout les enterrements, étaient l'occasion de partager la joie ou le chagrin de ses voisins. Car dans ces villages, tout le monde se connaît et donc, tout le monde est voisin. Avec Man Dette, on allait à presque tous les enterrements. On assistait à la messe puis on suivait, recueillis, les mains jointes, le nez baissé, le cercueil posé sur un corbillard tiré par des hommes. On empruntait la rue d'enfer avant d'aller rejoindre le...paradis. Man Dette prononçait les mots d'usage puis on repartait ranger nos habits sombres jusqu'au défunt suivant.
J'avais aussi le privilège, de temps à autre, de l'accompagner à la messe. Le curé, d'origine belge, disait sa messe et moi je regardais les gens, les filles surtout. J'avais tendance à me tourner et à me retourner, ce qui avait le don d'agacer Man Dette qui finissait par me dire "ça ne se fait pas mon petit garçon".
Jusqu'à mes 10 ou 11 ans, je n'eus pas le droit de quitter la maison et la cour sauf avec Man Dette ou avec ses petites filles, Véronique et Marie-Christine. Man Dette avait peur des voitures "qui roulent trop vite, un accident est si vite arrivé"!

La fête du village
La fête qui avait lieu chaque année au mois d'août tirait le village de sa léthargie, le parfumait aux gaufres et à la barbapapa et l'habillait de confettis et de serpentins. Les forains installaient leurs caravanes, leurs manèges et leurs stands. Devant la maison, c'était monsieur et madame Lenoir, leur chenille et leur manège pour enfants sur lequel je suis monté plus d'une fois.





Moi sur le manège de madame Lenoir en 08/1968


La fête durait une quinzaine de jours et pendant 15 jours, on avait droit à la musique, aux pétards, aux parfums gourmands et aux bruits de carabines. Un peu plus loin, près de l'église, se trouvaient les auto-temponneuses. Une année, le camion qui amenait les éléments de cette attraction s'était enfoncé dans le sol et Man Dette m'avait expliqué que des souterrains existaient sous le village qui devaient servir dans des temps reculés à le relier aux édifices religieux alentour...
Les soirs de fête, nous sortions et parcourions la rue Léon Gruel, dans un sens, puis dans l'autre. Je faisais un ou deux tours de manège puis nous rentrions. Ensuite, j'avais peine à m'endormir car le bruit ne cessait pas avant une ou deux heures du matin. Puis, la quinzaine s'achevait, les forains rangeaient soigneusement leur matériel et le village se rendormait jusqu'à l'année suivante.

Excursion à La Fère
L'une de mes sorties préférées consistait à accompagner Man Dette à La Fère, une ville située à une quinzaine de kilomètres de la maison. C'était sans mentir une véritable expédition. On se préparait longtemps à l'avance pour ne pas rater le car qui passait à heure fixe. Man Dette, s'apprêtait, changeait d'habits et j'aimais l'observer quand elle mettait sa poudre rose sur le visage, une poudre parfumée qu'elle appliquait à l'aide d'un "tempon" puis elle mettait sa touche finale avec du rouge à lèvres.
On enfermait les chiens, Ruby et Souka, un épagneul breton et un malinois, et on se dirigeait vers la place où le car faisait une halte. C'était une sorte d'omnibus qui faisait le tour de tous les petits patelins alentour, jusqu'à La Fère. Là, nous allions dans différents magasins pour acheter ce qu'on ne trouvait pas à Fourdrain. Ensuite, nous passions à la Poste où Man Dette retirait l'argent dont elle avait besoin puis nous terminions notre périple dans un café où je dégustais généralement un chocolat ou un diabolo-grenadine.
Enfin, nous remontions dans le car qui refaisait le même parcours qu'à l'aller, en sens inverse. Lorsque nous arrivions devant la grille de la maison, les chiens  aboyaient déjà car ils avaient reconnu le bruit de notre car et quand Man Dette ouvrait la porte, c'était un peu comme si on libérait deux fauves enfermés depuis des jours et des jours... Ils nous sautaient dessus, nous couvraient de coups de langue tout à fait dégoûtants et Souka, qui avait une longue queue, prenait un malin plaisir à nous fouetter avec.

Le ravitaillement
Pour l'approvisionnement en denrées diverses et variées, Man Dette utilisait 4 moyens : la
production maison (potager, arbres fruitiers, poules, lapins, pigeons, etc.), les commerces de Fourdrain et principalement le Goulet Turpin et le boulanger situé près du Monument aux morts, les commerces de La Fère et de Laon et enfin ceux de la région parisienne grâce à Linette et René qui venaient chaque fin de semaine. Je vous rappelle que c'est grâce à Linette, ma première nourrice, que j'ai connu Man Dette qui était sa mère. En déménageant d'Aubervilliers à Pantin, j'ai quitté Linette mais j'ai continué à la voir à Fourdrain. Lors de chaque vacances, mes parents me déposaient à Aubervilliers, chez Linette et René qui m'emmenaient à Fourdrain. Je me souviens de leur 403 Peugeot bleue, des sièges moelleux dans lesquels on s'enfonçait, de la couverture posée dessus et de la route qu'on empruntait, immuable : Aubervilliers, Dammartin-en-Goële et la Nationale 2, Nanteuil-le-Haudoin, Vauciennes, sa sucrerie et ses...effluves, Villers-Cotterets, Soissons, Anizy-le-château, Faucoucourt, Cessières, Bucy-lès-Cerny, la Nationale 44 et enfin Brie puis Fourdrain.

A la fin des grandes vacances, sur la route du retour, nous passions devant la fête de l'Humanité. René s'arrêtait avenue Jean Jaurès, au pied de mon immeuble, il klaxonnait et mon père descendait les 5 étages pour me récupérer, moi et ma valise. Je venais de vivre plus de 2 mois à Fourdrain qui était...un tout autre monde que les 4 chemins de Pantin!
Arrivé chez moi, j'ouvrais ma valise et j'étais très fier d'en extraire :
- des "vrais" oeufs de poules
- un "vrai" lapin
- du "vrai" miel
- de la confiture maison "pas trafiquée"
Chaque fois, avant de repartir, Man Dette ma disait : "tiens, prends ça mon petit garçon, c'est naturel, sans colorants, on sait d'où ça vient et ce n'est pas à Pantin que tu trouveras ça!"

Des gens étonnants
Aurais-je assisté au tournage d'un film avec des personnages dignes du film Delikatessen?
Dans le village, on pouvait croiser des êtres vraiment étonnants. Me reviennent, pêle-mêle
Tiot jean qui vendait ses services à la journée et qui se faisait payer, partiellement, en liquide(s)...100 coups de bêche, 2 coups de canon! 
Miss "féraille" (je ne suis pas sûr de toujours bien écrire leurs surnoms...) qui tenait l'ancien café-épicerie Bonnard-Leroy sur la place et qui était appelé ainsi parce qu'il récupérait tout ce qui était en métal. L'épicerie, tenue par sa mère, était une grande pièce sombre, assez crasseuse, dans laquelle on venait parfois chercher ce qu'on ne trouvait jamais.
Miss "peaux de lapins", une petite vieille qui arpentait les rues en quête de quelques peaux et je me demande encore comment elle pouvait subsister avec son métier de misère... Un jour,
on la retrouva sans vie, dans sa masure de la rue des Vénocques, au beau milieu d'un fatras de journaux, de vieux papiers, de peaux, de sacs et d'une multitudes de bouts de riens.
Man Dette aussi faisait sécher ses peaux de lapins qu'elle garnissait de paille et accrochait dans la grange.Une fois sèches, elle les cédait pour quelques francs.
Il y avait encore un rémouleur, qui passait de temps à autre pour aiguiser les lames.
Ces petits métiers et ces gens ont aujourd'hui disparu mais ils subsistent dans nos mémoires et ne sont pas près de les quitter.


On mange tout ce qu'on a dans l'assiette!
C'est à Fourdrain que j'ai appris - parfois contraint et forcé - à manger presque de tout. Certains plats sont terribles quand on est gosse, surtout pour un petit parigot. les abats par exemple, les rognons, les andouillettes, etc. J'ai évité les tripes, mais j'avais droit au reste.
Du pigeon aux oies en passant par les poules, les faisans, les lapins, le mouton, le cochon et bien sûr, le cheval.
Le cheval, c'était le samedi midi ; un vrai rituel, un peu comme le tiercé, mais, chez Man Dette, le cheval était toujours perdant et finissait immanquablement dans l'assiette!
Tous les samedis, on pouvait entendre la corne bruyante du boucher-chevalin qui faisait sa tournée en camion.
Chez Man Dette, il y avait 2 principes incontournables :
Le 1er : On ne devait jamais dire : je n'aime pas ça
Le 2ème : On ne devait rien laisser dans l'assiette
Ne rien laisser dans l'assiette, c'était encore un précepte en rapport avec le rationnement et la guerre, le coût de la nourriture, la faim dans le monde, en un mot : il était obligatoire de manger de tout et de tout manger! Et c'était parfois très dur. Un jour, j'avais demandé avec insistance du gâteau de riz. Man Dette n'avait pas le temps de le faire mais, à force d'insister,
elle finit par craquer et me faire plaisir. Arrive l'heure du déjeuner, puis celle du dessert. Je ne sais plus comment j'ai pu oser lui dire que je n'avais plus faim et surtout plus envie de gâteau de riz. Je m'en rappelle encore. "Mon petit garçon, tu m'as demandé de te préparer ce dessert alors maintenant, il va falloir le manger". Je me suis entêté, elle aussi. Vers 17 heures, j'étais toujours à table devant mon assiette. A 17h15, j'ai fini par en prendre une cuillère et j'ai eu le malheur de tout rendre... La suite me laissa quelques marques sur les fesses, je m'en souviendrai toujours!
A table donc, Man Dette ne passait rien ; rien aux adultes et moins que rien aux enfants. On
devait non seulement tout manger, mais encore se tenir correctement, ne pas mettre son coude, plier sa serviette, ne rien donner aux chiens, ne pas trop parler, ne pas trop boire en mangeant et j'en passe. Le coude à table, c'était une sorte de crime suprême et les représailles ne tardaient pas. Man Dette disait une première fois : "retire ton coude mon garçon!". Une fois, une seule, ensuite, clac! Un coup sec de manche de couteau sur la main.
Je peux vous assurer que ça vous vaccine pour très longtemps contre les coudes sur la table.
Et ça se transmet car aujourd'hui, j'embête mes enfants avec ça! 

La table était le lieu de toutes les retrouvailles et des discussions les plus passionnées. On prenait le temps de manger et de bien manger. On se retrouvait chaque matin, assez tôt, autour d'un café ou d'un chocolat (Van Houten non sucré...) et c'était alors un défilé de tartines pain-beurre-confiture maison (j'adorais la gelée pommes-coings de Man Dette!), 
de pâté, de jambon, d'oeufs au plat, de fromage qui devaient permettre d'effectuer les travaux les plus harassants et de patienter jusqu'au déjeuner.


La fenaison
J'aimais par-dessus tout la fenaison. Avec le temps des foins revenaient les journées passées hors de la maison et, c'était comme un voyage, comme des vacances au coeur des vacances...
Nous partions le matin après que Man Dette eût pris soin de tout préparer : les casse-croûte, la boisson, les desserts (des fruits), le goûter (des petits LU ou des gros goûters BN qui collaient bien aux dents), les deux chiens Souka et Ruby, la carriole, la faux, la pierre à faux, le grand râteau de bois, les cigarettes et le briquet. Lorsque nous partions la journée, nous allions aux Vertefeuilles de l'autre côté de la RN 44.
Man Dette attachait les chiens de part et d'autre de la carriole et moi, je me retrouvais assis dedans, tel un pacha! Je n'éprouvais aucun complexe à traverser ainsi le village, regardant à droite et à gauche, me délectant à l'avance pour les heures délicieuses que j'allais vivre. Evidemment, Man Dette ne pouvait en dire autant car le travail des foins est long, pénible et ingrat. Des heures à faucher, à aiguiser la lame, à rassembler l'herbe en tas, des heures tout juste entrecoupées par quelques poses "cigarettes".
Le soir, nous rentrions comme nous étions venus, sauf lorsque l'herbe avait séché et qu'elle s'était transformée en foin ; je finissais alors juché au sommet du tas que Man Dette avait pris soin de disposer dans la carriole et d'un coup, d'un seul, après avoir été simple pacha, je devenais empereur, l'Empereur des champs et des bois, des chiens et des abeilles! 
Puis, mon règne s'achevait brutalement devant...la grille de la maison. Je descendais alors de mon trône et je redevenais simple quidam. 


Le bon lait de M. et Mme Flomont
Le lait venait de la ferme et nous allions le chercher presque chaque soir. Nous partions avec une timbale en métal, nous empruntions la rue du chat rouge, ainsi baptisée parce qu'un chat de terre rouge guettait du haut de son toit, puis nous prenions la rue Bocquette sur la droite et enfin à gauche dans la petite cour de la ferme de M. et Mme Flomont. Le lait nous attendait là, fumant, recouvert d'écume, tout juste sorti du pis de la vache.
Madame Flomont attrapait une sorte de grosse louche ou plutôt une mesure, la plongeait dans le liquide immaculé et la versait avec habileté dans la timbale. Les gens défilaient presque religieusement devant les grandes jattes en terre cuite.
Je me souviens de la "boîte à sous" de Madame Flomont, une vieille boîte à biscuits un peu cabossée dans laquelle elle mettait l'argent qu'elle recevait, des pièces surtout.
J'allais seul, parfois, chercher le lait et je pressais le pas au risque d'en renverser. Les rues étaient mal éclairées et les maisons, les cheminées, les arbres, le moindre objet dessinait autour de moi des ombres inquiétantes qui me poursuivaient. De retour à la maison, Man Dette me disait "eh bien mon petit garçon, tu as dû courir pour être essoufflé comme ça! Tu
étais donc si pressé de rentrer?" Elle ne pensait pas si bien dire et si je lui avais parlé des formes monstrueuses qui me suivaient à l'aller comme au retour et des risques que j'avais pris, elle aurait ri et m'aurait répondu que la seule chose sérieuse qui aurait pu m'arriver, c'eût été de tomber avec le lait.


1969
Bon, que diriez-vous si on vous demandait ce qui vous a marqué cette année-là?
La sortie du 1er album de Led Zeppelin? L'élection de Nixon? Le 1er vol du Concorde?
La 1ère implantation d'un coeur artificiel? La démission de De Gaulle? La noyade de Brian Jones? Woodstock?
Eh bien pour moi, rien de tout ça, seulement les oreillons en juillet, au cours de mes vacances à Fourdrain. Bon, je plaisante, au même moment, les américains marchaient tout de même sur la lune, ce n'est pas rien! J'oubliais, il me revient aussi la victoire de Merckx qui avait fait enrager Pa'Achille mais pas son voisin, M. Marin ni Monsieur le curé, tous deux
d'origine belge. Pas besoin de mettre le son du téléviseur, c'est eux qui assuraient le commentaire et je peux vous assurer qu'ils y allaient de bon coeur. Et lorsque les deux compères bataves repartaient, on pouvait les entendre encore discuter dans la rue du coup de pédale d'untel ou de la défaillance d'un autre.
En ce joli mois de juillet, je souffrais donc des oreilles, j'avais toutes les peines du monde à déglutir et je restais alité une grande partie de la journée.
Est-ce cette année-là ou la suivante que je fis la connaissance de Chantal, une petite hollandaise qui venait passer quelques jours chez ses grands-parents? Qu'importe, ce que je sais, c'est qu'elle me plaisait bien. Ses grands-parents, des gens plutôt austères, habitaient la grande maison qui jouxte celle de Linette et René. Man Dette les avait connus pendant la guerre alors qu'ils s'occupaient d'une ferme, c'est en partie chez eux qu'elle allait se ravitailler. 
Lorsque je croisais Chantal, je devais ressembler à un petit merlan à l'oeil fatigué...Je la regardais de biais, intimidé par sa blondeur et sa beauté. Un jour, nous croisâmes sa grand-mère qui nous apprit que la belle était souffrante. J'avais alors trouvé le courage de dire que je souhaitais lui apporter un petit présent pour la réconforter. L'après-midi, je me retrouvai en tête à tête avec ma princesse du nord. Elle était allongée dans une pièce du rez-de-chaussée de cette grande demeure sombre et silencieuse. 
Je me suis avancé vers elle en tremblotant et je lui ai tendu un petit carton sur lequel était logée une série de médailles sur Napoléon éditée par Total. Un vrai trésor! J'eus droit à un baiser. Un souvenir charmant, léger, d'une fraicheur inégalée.




Le poste de radio, Europe N°1 et les chansons de mon enfance
Le poste de radio de couleur jaune pâle qui présidait dans la cuisine, sur une petite tablette en bois, fonctionnait du matin et soir. La fréquence était calée sur Europe N°1. Je ne suis pas sûr que Man Dette prêtait attention à tout ce qui passait sur les ondes, mais elle était habituée à ce bruit de fond qui l'accompagnait sans discontinuer tout au long de "son ouvrage". Pour ma part, j'étais particulièrement attentif aux histoires extraordinaires de Pierre Bellemard et je n'oublie pas non plus le carillon qui résonnait toutes les heures et qui annonçait les informations. 
Puis il y avait les chansons, les tubes, qu'on entendait plusieurs fois par jour, je me souviens entre autre de Wight is Wight de Michel Delpech,  In the summertime de Mungo Jerry, My lady D'Arbanville de Cat Stevens, Sympathy de Rare Bird, Me and Bobby Mac Gee de Janis Joplin, Angie, Money, Smoke on the water...sans oublier My sweet lord de Mister George, les Poppys à noël 70, Shaft d'Isaac Hayes, Fais comme l'oiseau de Fugain, les Martin Circus, Clapton, Souchon, Gainsbourg, Porque te vas de Jeanette, Il voyage en solitaire de Manset, I'm not in love de Ten CC, J'ai encore rêvé d'elle, Les mots bleus, Le sud, etc, etc.
Toutes ces chansons, je les ai entendues soit à la radio,  soit avec Marie Christine, la plus jeune des petites filles de Man Dette, soit à la fête foraine. Je me revois encore, en plein été, ce devait être en 70 ou en 71, dégustant des glaces à l'eau au sirop de cassis ou de framboise maison, confectionnées par Véronique l'aînée des petites filles. En fait, il me semble que nous avons beaucoup écouté Sympathy de Rare Bird sorti en 1970 et surtout, Move over de Janis Joplin en 1971...Quand je pense qu'elle était encore en vie...J'ai aimé et j'aime toujours!
Merci, merci, merci.


Je quitte la cour
Dès que j'eus la permission de quitter la cour, vers mes 10 ou 11 ans, je n'eus de cesse de parcourir chaque chemin, chaque pâture, chaque lieu-dit et chaque bois. Je voulais tout voir!
C'est ainsi que je découvris d'anciennes carrières situées au "sommet" de la Tombelle qui culmine à 176 mètres. Pour s'y rendre, on passait soit par Brie, soit par la côte des Cafards 
jusqu'à la RN44 puis on obliquait à gauche après un cimetière.
A l'époque, la Tombelle servait de champs de manoeuvres aux militaires de la région. Sur place, on y trouvait çà et là des restes de "guerres" sous la forme de balles en plastique et de débris de grenades à plâtre. 




mercredi 18 mars 2015

Le monument aux morts et le cimetière allemand de Fourdrain


Le Monument aux morts de Fourdrain

Le monument aux morts a été érigé en 1920 où s'élevait le bâtiment qui abritait la mairie et l'école. J'ai pu acquérir une carte-photo du jour de l'inauguration en présence du maire et de nombreuses femmes du village, sans doute liées aux hommes tués pendant la Grande guerre.



Annotation au verso : Melle Chevreuil
Inauguration du Monument aux morts 1920

Situé près de l'église paroissiale de Fourdrain, le Monument aux Morts est constitué d'une colonne quadrangulaire sur laquelle se tient un poilu, soldat de la guerre de 1914-1918. Peint aux couleurs de cet uniforme bleu horizon qui les caractérisent, il tient un drapeau en main gauche ; sa main droit tenant fusil, baïonnette au canon. Entre les sangles de son brelage, nous voyons ses décorations: Croix de Guerre et Médaille de la Valeur Militaire. il porte moustache, comme l'immense majorité des hommes de cette époque. Le socle sur lequel il se tient porte une mention en lettre majuscules: PRO PATRIA.
La colonne porte une plaque en bronze avec Croix de Guerre; rappelant la bravoure des hommes de la commune. 1914 et 1918, dates du premier conflit mondial encadrent ce bronze. Elle surmonte l'épitaphe gravée en lettres dorées. Le monument est posé sur un sovle de dalles en pierres formant glacis.
Épitaphe : A la mémoire des enfants glorieux de Fourdrain morts pour la France




Le Monument aux morts et la rue d'enfer




Carte des années 20 avec le facteur qui pose devant l'église


texte du monument :

PRO PATRIA 1914 - 1918 A LA MEMOIRE GLORIEUSE DES ENFANTS DE FOURDRAIN MORTS POUR LA FRANCE


Personnes citées sur le Monument :

Nom PrénomGuerre
BLANCHARD Aristide Robert1914-1918
BLANCHARD Jules Emile1914-1918
BLANCHARD RobertVictime Civile 39-45
BONNET Alphonse1939*1945 victime civile
BONNET Alphonse1939*1945 victime civile
DEFREMONT Alexandre1914*1918 Victime civile
DEMAISON Roland Didier1914-1918
DEMARET Maurice1914-1918
DENIZON Charles Edouard1914-1918
FONTAINE Alphonse Théodule Aimé1939-1945
GENARD André Lucien1914-1918
GROS Ambroise1914-1918
LAMY Gabriel1939*1945 Victime civile
LEFEVRE Alfred Eugène1914-1918
LEFEVRE André Armand1914-1918
LEROY Robert1914-1918
LUBINSKI Stéphane1939*1945 victime civile
MARIN Julien Eugène Constant dit Jules1914-1918
NOE Félix Arsène1914-1918
NOE Félix Arsène1914-1918
PARENT Marceau Jules1939-1945
PARENT Marceau Jules1939-1945
RAIMBEAUX André CamilleIndochine
ROHART Edouard1914*1918 Victime civile
ROHART Marcel1914-1918 V.Civile
ROHART PaulVictime Civile 14-18
TISSERAND Eugénie1939*1945 victime civile
TISSERAND Maurice1939*1945 victime civile
TRICOTEL Alfred Paul1914-1918

Informations sur les morts inscrits ci-dessus :

BLANCHARD Aristide Robert, né à Fourdrain, Aisne, le 11/05/1892, décédé à Moronvilliers, Marne, le 21/04/1917. Tué à l'ennemi. Sergent au 41è RI.
BLANCHARD Jules Emile, né à Fressancourt, Aisne, le 4/09/1878, décédé à Cramaille, Aisne, le 01/08/1918. Tué à l'ennemi. Soldat au 234è RI.
BLANCHARD Robert, Résistant FFI
DEMAISON Roland Didier, né le 26/12/1881 à Fourdrain, Aisne, décédé à Dickebuch, Belgique, le 12/11/1914. Décédé des suites de ses blessures. Sergent au 19è BCP. Ambulance N° 2 de la 43è Division.
Conjointe : Juliette HUVELLE
DEMARET Maurice, né le 4/10/1894 à Fourdrain, Aisne, décédé à Berthonval, Hôpital St Eloi, Pas de Calais, le 18/10/1915. Tué à l'ennemi. Soldat de 2è classe au 5è RI.
DENIZON Charles Edouard, né le 3/06/1894 à Fourdrain, décédé au bois de Chenois, Meuse, le 2/07/1916. Tué à l'ennemi. Soldat de 2è classe au 29è BCP.
FONTAINE Alphonse Théodule Aimé, né le 17/12/1913 à Fourdrain, Aisne, décédé à Berlin, "Kommando  N° 225" au cours d'un bombardement le 8/05/1944. Soldat au 169è Régiment d'Artillerie Portée.
GENARD André Lucien, né le 2/04/1892 à Couvron et Aumoncourt, Aisne, décédé à Wysschaete, Belgique, le 11/11/1914. Tué à l'ennemi. Soldat de 2è classe au 19è BCP.
GROS Ambroise, né le 22/05/1895 à Rogécourt, Aisne, décédé à la Harazée, Marne, le 5/01/1915. Tué à l'ennemi. Soldat de 2è classe au 51è RI.
LEFEVRE Alfred Eugène, né le 1/08/1881 à Achery, Aisne, décédé au bois de la Gruerie, Marne, le 30/12/1914. Disparu au combat. Soldat au 72è RI.
LEFEVRE André Armand, né le 25/08/1887 à Chauny, Aisne, décédé à Fismes, Marne, le 20/03/1915 de maladie contractée en service. Ambulance N° 12, groupe N° 3. Soldat au 45è RI.
MARIN Julien Eugène Constant dit Jules, né le 14/02/1885 à Fourdrain, Aisne, décédé à Monceau sur Oise, Aisne, le 28/08/1914. Tué à l'ennemi. Soldat au 267è RI.
NOE Félix Arsène, né le 23/02/1891 à Presles et Thierry, Aisne, décédé aux Eparges, Meuse, le 10/04/1915. Tué à l'ennemi. Soldat de 2è classe au 67è RI.
RAIMBEAUX André Camille, né le 4/06/1925 à Fourdrain, Aisne, décédé à Phat Diem, Tonkin, le 21/05/1952 des suites de ses blessures. Garde à la 3è Légion de Marche.
TRICOTEL Alfred Paul, né le 17/06/1890 à Fressancourt, Aisne, décédé à Chalons sur Vesle, Marne, le 15/06/1917 de ses blessures. Ambulance N° 6/7. Canonnier de 2è classe au 107è Rgt d'Artillerie Lourde.



Les cimetières militaires 

Avant la construction du "Soldatenfriedhof", le cimetière militaire allemand, fut créé un cimetière militaire français de fortune avec les corps des 27 soldats tués par une mine à retardement après la libération de Fourdrain le 17 octobre 1918, comme le montre la carte postale ci-dessous. Les victimes qui appartenaient toutes au 80è RI sont inhumées le 18 devant un représentant du Général Deville Commandant le 16è Corps d'Armée.


Ce cimetière aménagé à la hâte, qui comprenait un petit monument a dû être supprimé dans les années qui ont suivi et les corps transférés vers un cimetière plus important.

Le  80è Régiment d'Infanterie

En 1914, le 80è RI est en casernement à Narbonne dans l'Aude, il comprend 3 bataillons.
Il fait partie de la 63è Brigade d'infanterie, 32è division, 16è Corps d'Armée. A la 32è DI d'août 1914 à novembre 1918. 3 citations à l'ordre de l'Armée entre 1914 et 1918. 


Quelques soldats morts à Fourdrain le 17/10/1918

CUCULIERE Gustave, Ginien, Elie, né le 15/05/1892 à Ventenac-d'Aude, Aude. Il avait été recruté à Narbonne et portait le matricule 108. Il était soldat de 2è classe au 80è RI. Dans le civil, Gustave était menuisier et était marié à Soubrié Esther, Eugénie, Joséphine. Son nom est inscrit sur le Monument aux morts de Sallèles-d'Aude.
AKNINE Simon, caporal au 80è RI dans la C.H.R. ( Compagnie Hors Rang / Intendance), N° matricule 12. Simon était né le 25/06/1892 à Tlemcen, Algérie. 
ANNIEL, Jean, François, Marie, né le 21/05/1895 à Sizun, Finistère. Soldat au 80è RI.
CAZES Ernest, Eugène, né le 14/05/1895 à Béziers, Hérault. Soldat au 80è RI.
DINNAT Jacques, Jean, Joseph, né le 8/12/1892 à Toulouse, Hte Garonne. Soldat au 80è RI.
ESTEVE Théodore, né le 21/03/1890 à Douéra, Algérie.Caporal au 80è RI.
SENTERAL Etienne, né le 25/06/1891 à Perpignan, Pyrénées orientales.
CAZEAUX Pierre, Elie, né le 29/01/1894 à Carcassonne, Aude. Soldat au 80è RI.
MIRO Jean Baptiste, né le 2/11/1884 à Armissan, Aude. Soldat au 80è RI.
NOULEAU Lucien, Soldat au 80è RI (matricule régiment N° 2097). Cité au JO du 16/12/1920 
(A52, N342) : vaillant soldat, est mort glorieusement pour la France le 17 octobre 1918 à
Fourdrain, en faisant vaillamment son devoir. Croix de guerre avec étoile d'argent.
VIGNAUD Jean, Soldat au 80è RI.


Le cimetière militaire allemand




Edifié en mars 1921 par les autorités françaises à l’endroit où se trouvait un cimetière allemand, le cimetière accueille les sépultures de combattants allemands provenant de 18 lieux proches, dont celui de La Bovette.
Après 1914, Fourdrain est devenu pour les Allemands un village d'étape, avec quelques hôpitaux militaires. Ainsi, on trouve, dans ce cimetière, des hommes qui ont été blessés de 1915 à 1917 dans le secteur du Chemin des Dames et de Soissons, ainsi que ceux tombés au cours de la contre-offensive alliée de l'été 1918. On y trouve également les tombes de soldats engagés dans les services d'étape et qui sont morts accidentellement ou de maladie. La dernière inhumation date du 17 octobre 1918.
Parmi ces combattants, un certain nombre sont originaires de Prusse orientale et Prusse occidentale, de Posnanie, Brandebourg, Saxe, Thuringe, Hesse, Bade, Bavière,  Lorraine, Westphalie et de la Rhénanie ainsi que des villes hanséatiques de Brême, Hambourg et Lübeck.
Aujourd’hui cette nécropole abrite 1 907 tombes. Des 1 261 corps inhumés dans des tombes individuelles, seuls quatre n’ont pu être identifiés et des 646 corps reposant dans l’ossuaire, seuls 15 ont pu être identifiés.




Le chemin de la réconciliation



Des travaux de restauration et d’aménagements ont été entrepris en 1928 après accord avec les autorités françaises : modification des plantations, édification d’un mémorial, construction d’une entrée (escalier, porte en fer forgé).
Le remplacement des croix de bois par des croix de pierre gravées a été réalisé à partir de 1966 suite au traité franco-allemand conclu le 19 juillet de cette même année permettant notamment la création du Service pour l’Entretien des Sépultures Militaires Allemandes (SESMA), et également grâce la subvention importante de la ville de Dismund. 







Itinéraire : Le cimetière allemand de Fourdrain jouxte le cimetière communal. Il est accessible par un chemin pavé baptisé « chemin de la réconciliation ».


Sources :  Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge



Fourdrain après le départ des allemands en 1918

Les allemands quittent Fourdrain le 13 octobre 1918 mais le village a beaucoup souffert de la guerre. Le château est endommagé, la mairie et l'école qui jouxtent l'église sont détruites, plusieurs maisons sont en piteux état.


La Grande rue depuis la place avant 1914





La grande rue et l'école située devant l'église


L'église et la mairie (l'entrée de l'école devait se trouver de 
l'autre côté de celle de la Mairie)


La Grande rue et l'église après octobre 1918



Les maisons sur la gauche de la rue sont endommagées ou
partiellement détruites (carte postale des années 20)


Prise de vue similaire. Certaines maisons ont été restaurées.
(carte postale des années 30)




La grande maison dite de "tante Aline" selon photo d'archives
Léon Gruel.


La même maison dans les années 20
(Hôtel du Parc, Maison Desseaux)


L'église après l'explosion de la mine vers le 17 octobre 1918



Photo originale de 1918
"Trou de mine - Fourdrain 1918"


Carte postale de 1919/1920
"Emplacement de mine"


Carte postale début années 20
"L'église et le carrefour dynamité par les allemands"


La rue d'enfer avant 1914







La rue d'Enfer en 1918





Photo fonds Léon Gruel. Annotation au verso : rue d'enfer
à gauche : école des filles ; à droite : maison Toussaint


Photo fonds Léon Gruel. Annotation au verso : rue d'enfer


Photos de maisons après octobre 1918 (fonds L. Gruel, lieux non identifiés)



Annotation au verso : emplacement "maison verte"







Si quelqu'un reconnaît l'une des maisons ci-dessus ou est susceptible de me communiquer des informations, sur quelque sujet que ce soit concernant Fourdrain, mon attention et mon blog sont ouverts!
J'ai certainement omis beaucoup de choses et des erreurs se sont sans doute glissées dans mes commentaires, que ceux qui prendront la peine de parcourir mes articles m'en excusent et m'aident à les corriger!
Je les en remercie vivement!

Les Allemands à Fourdrain

Les allemands occupent Fourdrain

On ne peut ignorer que, lors des 2 guerres mondiales, les allemands ont été présents à Fourdrain et plus particulièrement en 1914-1918.
Début 1914, les fourdrinois voient les allemands envahir le village pour s'y installer pendant plus de 4 ans. Situé à quelques kilomètres derrière le front du Chemin des dames et du soissonnais, Fourdrain sert alors de village de repos. Il abrite également un hôpital militaire.

De nombreuses inscriptions témoignent de leur passage. Dans la grange de Linette et René, on peut encore voir l'emplacement du projecteur de cinéma et le mot "Soldatenkino" qui témoigne de l'utilisation que les soldats allemands faisaient de ce bâtiment.
Chez Man Dette, je crois qu'il y avait une cantine. Les allemands ont occupé une partie des maisons et y ont laissé des traces de leur passage qui a duré jusqu'en octobre 1918.




Carte allemande intitulée "Laonerstrasse"
Rue ou plutôt route de Laon


Les allemands dans la Grande rue à Fourdrain
Ils appellent cette rue "Dorfstrasse", littéralement "rue du village"


Photo allemande prise dans la "Dorfstrasse"
On y distingue le clocher de l'église et l'école
qui sera détruite par une mine en 1918


Photo de l'église prise par les allemands


Man Dette me racontait souvent des histoires de guerre et quand elle oubliait de le faire, je lui en réclamais. J'adorais ça. Sans doute parce qu'elles étaient chargées d'émotion et qu'elles mettaient en scène des ennemis honnis qui avaient envahi et terrorisé notre pays. Je pense que c'est à Fourdrain que mon vocabulaire s'est considérablement enrichi de mots qui qualifiaient les allemands tels que : les boches, les doryphores, les fritz, les fridolins, les chleuhs, les verts-de-gris...
Heureusement, aujourd'hui, on ne les appelle plus ainsi, on a tourné la page, on est en Europe! Quoique...
Je nourrissais donc mon esprit et mon imaginaire de toutes ces histoires et je ne manquais jamais de me mettre en scène, héros invincible terrassant des hordes aux casques pointus!
La guerre est "un jeu" exaltant pour un gamin. 
Je prenais des risques...imaginaires et, le soir, je me couchais bien sagement, sans la moindre blessure, au chaud, sous le gros, l'énorme édredon de mon lit.
Mais, ce n'était pas que des histoires, les allemands ont bel et bien occupé Fourdrain.




Villageois et occupants


Les allemands, en 1914, dans la grande maison appartenant à "tante Aline"
(selon photo L. Gruel)


La maison de "tante Aline" en 1918




La même maison dans les années 20
Elle a été remise en état et transformée en hôtel
(Hôtel du Parc - Maison Desseaux)


Soldats devant une maison en août 1917


Soldats rue d'enfer le 9/05/1917
Pencarte : 8 gruppe, III zug, MWK 246


Soldats à Fourdrain le 01/10/1917


Soldats sur la place devant la "Feldbuchhandlung" le 01/09/1918
la "librairie militaire"


Soldats rue d'enfer le 01/09/1918
inscription "zum soldatenheim"sur la 1ère maison à droite
qui signifie "vers le foyer du soldat"



La rue d'enfer rebaptisée "Minenwerferstrasse"
La "rue du lanceur de mines"


 "Grosse Bertha" ou "Parisener Kanone"?
   De mars à août 1918

Man Dette me disait souvent qu'elle avait le souvenir du fracas occasionné par les tirs de 
"La grosse Bertha" sur Paris. Elle me montrait des cartes postales qui représentaient l'emplacement du canon installé à proximité de Crépy et m'expliquait que cet endroit existait toujours. 
Mais que s'est-il réellement passé et où se trouvait le canon qui tirait sur Paris?

C'est ce que précise Alain Huyon dans un article intitulé "La Grosse Bertha des Parisiens

Historique d’une arme de légende" paru à l'occasion d'une exposition organisée à Laon.
De mars à août 1918, l’armée allemande prit pour objectif l’agglomération parisienne à 120km des positions de tir, avec au moins trois canons d’une taille jamais vue : 750 tonnes, tube de 34m de long, mais d’un calibre relativement modeste : 210 à 240mm. Ces pièces furent surnommées Grosse Bertha par les Parisiens. Les Allemands désignant de leur côté, sous le même vocable, un canon différent (très gros calibre, très courte portée) ; une polémique s’est engagée dès la fin de la guerre, qui perdure aujourd’hui, renforcée par le fait que tous les matériels et tous les documents ont été détruits avant l’entrée des alliés en Allemagne. La réalisation même de ces engins a été mise en doute par certains auteurs bien que les documents officiels français et les témoignages des deux parties prouvent leur existence et leur efficacité. En revanche le but réel de l’opération créer une psychose au sein de la population, de manière à influer sur la conduite de la guerre et amener le gouvernement français à la capitulation, n’a pas été atteint.

Pendant longtemps, le terme "Grosse Bertha", usité en France, sèmera la confusion, d’ailleurs entretenue par les Allemands eux-mêmes. C’est pourquoi nous lui préférerons, dans la suite de cette étude, l’appellation originale : "Parisener Kanone" .  




Un canon en fabrication chez Krupp





Caractéristiques du Parisener Kanone et de ses projectiles
Comme déjà dit, ce matériel a été construit par Krupp à Essen, pour les premiers exemplaires, puis par Skoda à Pilsen (Plzen en tchèque) alors dans l’Empire austro-hongrois. Il présentait des caractéristiques hors du commun :

Celui de la pièce de marine SKL/45 Max précitée.
-                       longueur du tube : 34 m, constitué de deux parties d’égale longueur vissées l’une à l’autre : un tube rayé classique, d’un calibre initial de 380 mm chemisé à 210 mm et prolongé par un tube lisse du même calibre de 210 mm, haubané pour éviter le fléchissement ;

chambre de tir : 5 m de long ;
diamètre extérieur au tonnerre : l m environ, l’épaisseur annulaire du tube atteignant à cet endroit 40 cm à peu près ;
poids total : 750 t dont 175 pour le tube ;
poids maximum du projectile : 125 kg ;
poids de la charge explosive : 8 à 10 kg ;
poids de la charge propulsive : 150 à 200 kg (selon la distance de Paris) ;
vitesse initiale du projectile : 1 500 à 1 600 m/s ;
mise à feu électrique.
Compte tenu de l’arrachement de métal provoqué par les obus, ceux-ci présentaient des dimensions allant en croissant :
calibre de 210 à 235 ou 240 mm (l’obus proprement dit était le même mais l’épaisseur des ceintures augmentait pour « rattraper » l’usure du tube) ;
longueur de 90 cm environ.
Les obus étaient numérotés de 1 à 65 ; au bout de 65 coups, le tube devait être remplacé. Sept tubes ont été construits. Des auteurs donnent des renseignements différents qui ne sont justifiés par aucun témoignage : longueur du tube : 30 ou 40 m ; poids de l’obus : plus de 400 kg ; vitesse initiale 2 000 m/s.

Le Parisener Kanone n’était pas une pièce sur voie ferrée mais elle ne pouvait être transportée que par ce moyen. Le tube reposait classiquement par des tourillons sur une poutre, dite « balancier », portée par deux boggies de cinq essieux à l’avant, deux boggies de quatre essieux à l’arrière, soit 18 essieux. L’affût-truck et les wagons transportant le matériel annexe (de manutention en particulier) et le personnel constituaient un train complet (plusieurs photos parues dans des journaux présentent à tort des pièces à longue portée sur voie ferrée classiques comme des Grosses Berthas).

Caractéristiques du tir :
angle de tir : 50 à 52 ;
flèche de la trajectoire : 40 km environ ;

durée du trajet : de 3 à 3,5 mn ;
estimation. Il semble qu’aucun tir n’ait dépassé 126 km (aux essais, en Allemagne).
 portée maximum : 130 km ;

 cadence maximum : 1 coup toutes les 15 mn environ.

Aménagement des positions de tir 
L’affût de tir, différent de l’affût de transport ferroviaire (d’où des travaux de manutention considérables) reposait sur une plate-forme fixe à l’origine, pivotante par la suite. Deux types d’embases ont été utilisés : d’une part, une embase en béton de 12 m² et 4 m d’épaisseur, coulée dans une excavation de même profondeur ; d’autre part, une plate-forme métallique, très proche de celles recevant les canons de 380 mm, reposant sur un sol évidemment préparé, durci même, mais non bétonné. Cette forme d’installation autorisait un déplacement du tir en direction.
Guy François avance que, dès 1917, deux plates-formes métalliques destinées à des pièces de 380 avaient été réservées pour le Parisener Kanone. C’était pourtant une embase bétonnée que les Allemands avaient d’abord établie à Crépy, et même deux, comme le confirma tardivement (20 juin 1918) un officier allemand prisonnier : « Il a vu deux pièces sur des casemates bétonnées dans une clairière [le champ de l’Anchette, voir ci-après] près de La Fère [9 km], chacune disposant de deux tubes de rechange

Personnel de mise en œuvre
S’agissant à l’origine d’une pièce de marine, et celle-ci ayant déjà l’expérience des gros calibres et des très longues portées, la mise en œuvre du Parisener Kanone a été confiée à l’artillerie navale. Le premier site, celui du mont de Joie, le seul sur lequel les sources allemandes donnent des détails, était placé sous le commandement du contre-amiral Rogge, les troupes étant aux ordres du capitaine de corvette Werner Kurt. Aucun renseignement écrit ne nous est parvenu sur l’effectif du personnel nécessaire à la mise en œuvre d’une pièce mais l’une des très rares photos qui a survécu à l’opération nous permet de compter une soixantaine d’hommes posant pour l’objectif, parmi lesquels figure peut-être le personnel logistique : il fallait bien se nourrir sur le site. Nous savons, d’autre part, qu’au début des travaux préparatoires (printemps 1917) « plusieurs unités de spécialistes et d’auxiliaires étaient affectées à cette tâche »



Le mont de Joie
Historiens, journalistes et romanciers (car il faut bien nommer ainsi des auteurs à l’imagination prolifique !) se sont attachés aux caractéristiques des engins et à l’analyse des tirs. Aucun ne s’est penché sur le mont de Joie, premier site du Parisener Kanone et le seul dont l’utilisation soit connue avec quelque précision. Coincé entre la N 44 (de Cambrai à Châlons-en-Champagne) et la voie ferrée de Calais à Dijon, toutes deux dans leur section La Fère – Laon, le mont de Joie domine la plaine du Laonnois à l’instar d’autres buttes-témoins de la région ; son point central se trouve à 2,5 km au nord-ouest et sur le terroir de Crépy-en-Laonnois, 1 km au nord-est de Fourdrain et 3 km au sud-est de Couvron.


Le mont de Joie est entièrement boisé et entouré de bois, mais c’est du côté de la voie ferrée que cette couronne forestière est la plus étroite, 125 m quand même, le reste de l’espace étant constitué de broussailles. Il est aujourd’hui occupé pour l’essentiel, et en particulier le plateau, par un dépôt de munitions de l’armée de l’Air forcément très protégé (clôture électrique, couloir à chiens en liberté…) dont la zone périphérique de sécurité se prolonge à l’est jusqu’à la D 26 de Crépy à Couvron. Dans sa partie nord, il est partagé entre deux propriétés privées, également inaccessibles. Noter, accessoirement, que le mont de Joie est côtoyé par le bois des Apôtres et le mont Plaisir. Les caractéristiques physiques du mont de Joie, en particulier son altitude par rapport à la voie ferrée et l’importance de la déclivité, excluent l’installation d’une pièce sur le plateau. Croire que l’on a pu faire escalader par une voie ferrée les pentes du mont de Joie, même les moins accentuées, est une aberration. Penser seulement que les Allemands ont pris le risque et usé leur énergie à hisser une pièce sur le plateau est déraisonnable. La « simple » mise en batterie, en rase campagne, d’une pièce dont le tube pesait de l’ordre de 175 t et l’affût 575 t, a nécessité des manœuvres de forces prodigieuses. La même opération réalisée sur le plateau se serait apparentée au miracle. Et dans quel but ? Un gain d’altitude d’une centaine de mètres est insignifiant par rapport à la flèche de la trajectoire, de l’ordre de 40 km. De plus, la position des installations sur ce promontoire qui jaillit des contreforts nord du massif de Saint-Gobain aurait facilité le repérage aérien. Au contraire, le mont de Joie constituait un masque partiel pour les pièces tapies au pied nord.

Ces considérations n’empêchent pas L’Illustration de présenter une batterie de trois pièces dont une est établie sur le mont de Joie, les autres en contrebas, chacune desservie par un épi particulier ! Le même journal se rachète un mois plus tard en présentant, plus sérieusement, une photo aérienne montrant deux emplacements de batterie : aucun n’est établi sur le plateau mais aux angles nord et sud d’un champ en forme de losange situé à l’est du mont de Joie, dont ils effleurent tout juste la base, et desservis par un épi unique. Reste le témoignage d’Eisgruber (op.cit.) qui dit de la position : « Elle a été choisie au bord d’un ravin près du village de Couvron. » Ravin suppose évidemment une position dominante et il n’y a de ravin dans le secteur que celui qui cerne le mont de Joie. Mais le narrateur ajoute : « Sur l’un des versants se trouve l’emplacement de pièce (…). Sur l’autre penchant du ravin, cachés par les arbres, sont les baraquements. » En fait – il y a peut-être là une impropriété due à la traduction – il faut entendre par « ravin » l’un des très modestes thalwegs qui échancrent la base du mont.


Il en ressort qu’il ne faut pas prendre l’identité de la butte au pied de la lettre, mais y voir seulement le point le plus remarquable d’un secteur plus vaste. Pourtant, toutes les parcelles qui l’entourent portent un nom ; ainsi le champ en losange précité est identifié : l’Anchette, comme aussi les bois qui le séparent de la voie ferrée : le bois de Boule, le champ du Roi, le bois des Pontoises, le bois de l’Épine. Le champ de l’Anchette est, lui, parfaitement accessible.

Une troisième pièce a-t-elle été établie sur plate-forme métallique à cheval sur la voie principale ou sur un épi ? C’est probable, bien qu’aucune photo aérienne ni aucun témoignage ne le prouve. Aulard (qui se trompe de 500 m sur la position d’une des deux premières) situe ce troisième canon dans le bois de l’Épine, relié par un épi directement à la gare de Crépy-Couvron. Cette version présente un double inconvénient : l’épi traverse un espace agricole complètement découvert et traverse aussi la D 26. Cette situation pouvait difficilement échapper aux observations aériennes, humaines ou photographiques. Pourtant, un prisonnier polonais de l’armée allemande (4 juillet) mentionne, lui aussi, « qu’un épi traversant la route de Crépy, prenant à 100 m avant la gare de Crépy [en venant de Laon], conduit à des installations dans un bois à 3 ou 400 m de là. Il y a passé plusieurs nuits dans de vastes galeries souterraines pouvant abriter tout un régiment ». Le bois de l’Épine recèle effectivement des abris, qui figurent encore sur les cartes. Mais ce témoin ne dit pas avoir vu un canon dans ce bois. Ce témoignage est apparemment en contradiction avec la photo aérienne qui montre que l’épi ferroviaire desservant les deux pièces traverse un chemin, tangent au champ de l’Anchette, mais pas la D 26, plus à l’est. À moins qu’un autre épi, celui dont parlerait alors le Polonais, ait été construit antérieurement pour desservir le canon Max de 380 mm dont la plate-forme subsiste et qui n’était plus utilisé en 1918 car sans doute repéré. L’installation d’une pièce sur la voie principale, comme l’envisage Poirier 15 est plausible. En effet, en septembre et octobre 1916, les Allemands ont porté à écartement normal et considérablement renforcé la voie ferrée secondaire, jusque-là métrique, qui reliait Dercy à Versigny (respectivement 16 km nord et 16 km nord-ouest de Laon) permettant ainsi aux nombreux trains militaires d’éviter la gare de Laon, qui ne se trouvait alors qu’à 18 km des lignes françaises.

La voie principale devenait ainsi disponible et, entre Crépy-Couvron et Versigny, elle traverse plusieurs zones boisées importantes, ce qui rendait inutile le camouflage de l’installation par des arbres plantés dans des caisses, la pièce et les dits arbres étant retirés au passage d’un convoi, toujours selon Poirier. Quel travail ! Et au passage de quels convois puisque la ligne n’était plus utilisée ? Et où remisait-on la pièce pendant ce temps ? Tout ceci est utopique.



Les allemands posent après l'installation du canon


Campagnes de tir
Trois campagnes de tir peuvent être déterminées : du 23 mars au 3 mai ; du 27 mai au 11 juin ; du 15 juillet jusqu’à une date qui reste incertaine (vers le 15 août) (contradiction entre Eisgruber, Poirier et témoignages des habitants de la vallée de la Serre). De son côté, le cabinet du ministre de la Guerre écrivait le 6 août que « depuis hier, le canon tirant sur Paris a repris ses tirs », ce qui indique qu’une nouvelle interruption s’était produite après le 18 juillet, correspondant au déplacement de la pièce de Bruyères-sur-Fère à Beaumont-en-Beine, et qu’aucune autre pièce n’était alors en état de fonctionner. Les sources sont d’accord sur la date du premier tir (qui se serait déroulé en présence du professeur Rausenberger : 23 mars, et à peu près sur l’heure : entre 7h09 et 7h17. Dès le premier jour, les tirs se poursuivirent de quart d’heure en quart d’heure, ou à peu près, jusqu’à 14 heures ; le tir cessa alors à cause du soleil qui perçait, rendant les observations aériennes possibles. Le premier obus est tombé à Paris entre 7h12 et 7h20 ; les sources consultées ne sont pas d’accord sur la situation de l’impact mais c’est peu important. Dès le premier jour, à 15 heures, le ministère français de la Guerre communiquait à la presse que les tirs avaient causé une dizaine de morts et une quinzaine de blessés.




Pour éviter le repérage des pièces, que ce fût par les SRS (sections de repérage par le son) ou par l’observation aérienne, les Allemands avaient organisé une véritable mise en scène. Plusieurs batteries de 170 et 210 mm, situées à proximité du front dans le plan de la trajectoire, avaient tiré simultanément tandis que dix escadrilles déployaient une activité soutenue dans les mêmes zones, établissant un rideau en avant de la forêt de Saint-Gobain. Le même officier prisonnier déjà cité révèle : « Dans le voisinage immédiat [des Parisener Kanonen], quatre pièces de 38 cm [des Max] tiraient en même temps, les six pièces étant placées sous le même commandement.» Deux autres prisonniers le confirment : ils ont assisté, dont l’un à plusieurs reprises, au tir de deux de ces pièces destinées à saturer l’environnement sonore ; elles étaient embossées sur des épis « dans un bois à l’ouest de Couvron  [dit de la Queue de Monceau] ; elles n’en sortaient que pour tirer et y retournaient aussitôt après ; elles tiraient en même temps que les Parisener Kanonen et seulement en même temps ». Le 2e bureau du GAR fit état tardivement (10septembre) d’une de ces pièces repérée fin août, qu’il croyait être celle qui tirait sur Paris (il n’y a pas d’ambiguïté sur la nature de cette pièce : « dans le bois ouest de Couvron, à 10 km de Crécy-sur-Serre », donc la Queue de Monceau). Le lendemain 24 mars, les tirs reprirent dans les mêmes conditions que la veille, bien que la batterie n’eût aucun renseignement sur les résultats de la journée précédente. Ce fut seulement vers 13h00 qu’un appel téléphonique de l’état-major suprême annonça la réussite de l’opération : les journaux parisiens du matin rendaient compte des impacts de la veille et de leurs effets. Dès le troisième jour, le retour de ces informations jusqu’à la batterie ne prenait plus que quatre heures, grâce à deux « taupes » allemandes en poste à Paris qui téléphonaient les renseignements à un correspondant de Morteau d’où ils étaient portés à Schaffhouse, en Suisse (Eisgrube). Les tirs se poursuivirent ainsi jusqu’au 3 mai, quelquefois espacés de seulement cinq minutes, ce qui laisse supposer que trois pièces étaient en batterie, entrecoupés par les tirs de contrebatterie de l’artillerie française. Le 3 mai (et non le 25 mars comme l’avance un ouvrage récent), une pièce fut détruite par l’éclatement d’un obus dans son tube, et pas par l’artillerie française comme rapporté par plusieurs. Les récits de Kinzel et Eisgruber, auteurs allemands et forcément apologétiques, pourraient passer cet événement sous silence mais ils le reconnaissent : « Un éclatement de tube s’étant produit une fois, le redressement du tube fut toujours, par la suite, contrôlé immédiatement avant le chargement. »Un prisonnier allemand le confirme, qui situe parfaitement les deux Parisener Kanonen, qui les a vus, et dit : « Un seul était en état de tirer, le tube de l’autre était éclaté.» (20 juin).

Cet accident qui provoqua peut-être des pertes de personnel, en dépit des abris enterrés, fut également confirmé par les habitants de Crécy-sur-Serre, bien placés pour en ressentir les effets et qui, en dépit du secret qui entourait toute l’opération Parisener Kanone, avaient forcément des relations avec quelques Allemands. Des vérifications approfondies de la pièce survivante s’imposant, les Parisiens vécurent trois semaines de calme. Le 27 mai, les tirs reprirent et se poursuivirent jusqu’au 11 juin, avec une seule pièce (selon Poirier et Eisgruber). Nouvelle interruption à partir du 12 juin.Le 27 mai, les Allemands ont repris leur offensive générale, d’abord réussie, vers le sud et le sud-ouest ; dans le premier cas, elle les a menés jusqu’au sud de la Marne de Château-Thierry où ils se sont établis le 1er juin ; dans le second, ils ont occupé Chauny (à 11 km au sud-est de Beaumont-en-Beine) le 2 juin. Le commandement n’a pu prendre la décision de déplacer une pièce de Crépy-en-Valois vers Bruyères-sur-Fère que quand les positions y ont été consolidées. Ensuite, il a fallu trois semaines pour déposer la (ou une) pièce du mont de Joie, la charger sur un train, la déplacer via Laon, Soissons et Braine, et la remonter, cette fois sur une plate-forme métallique (rappel : 14 jours pour cette dernière opération à elle seule). Ce scénario expliquerait la deuxième séquence de silence, du 12 juin au 14 juillet. Mais il est en contradiction avec les témoignages des habitants de la vallée de la Serre qui affirmèrent que la pièce du mont de Joie avait tiré jusqu’au milieu de l’été ; c’est une date imprécise, bien sûr, mais qui ne peut être raisonnablement antérieure à fin juillet. Et ceci confirmerait le tir simultané de deux pièces dans la dernière période : celle de Crépy-en-Laonnois et une autre d’abord à Bruyères-sur-Fère puis à Beaumont-en-Beine. Dans ce cas, le deuxième entracte aurait une autre cause : nouvel incident technique, attente d’un nouveau tube venant d’Allemagne (la priorité ayant été donnée peut-être à la pièce de Bruyères-sur-Fère), site mis en sommeil du fait des actions de l’artillerie française. Ce qui nous amène au sujet suivant : les réactions de l’adversaire.

Bilan des tirs du Parisener Kanone
En 46 jours de tirs, 367 obus ont atteint la capitale et sa banlieue, selon la préfecture de police de Paris. Eisgruber n’en annonce que 320 ; un autre auteur : 400 obus tirés mais seulement 367 impacts. Que sont devenus les autres ? Si les dégâts matériels sont restés relativement limités, sauf à l’église Saint-Gervais dont il sera question ci-après, les pertes humaines n’ont rien d’insignifiant. Dès le premier jour de tirs (23 mars 1918), 18 obus sont tombés sur Paris et 4 sur la banlieue causant, selon le communiqué officiel qui reste imprécis, une dizaine de morts et une quinzaine de blessés. Le 29 mars, un seul obus toucha Paris, en l’occurrence l’église Saint-Gervais pendant l’office du Vendredi-Saint, crevant la toiture et la voûte et détruisant la moitié supérieure d’un pilier. Plusieurs renseignements contradictoires ont été publiés sur le nombre de victimes pendant et après la guerre. Tenons-nous donc au libellé du monument commémoratif élevé dans l’église même : 91 tués (dont 52 femmes) et 68 blessés. Au total, on a décompté 256 morts et 620 blessés. Une carte donnant l’emplacement des points d’impact a été publiée par L’Illustration dans son numéro du 4 janvier 1919.




Impacts de bombes tombées dans Paris en 1918


Bombe tombée sur le 353 rue de Vaugirard 15ème
(angle Vaugirard/Dombasle)


Eglise St Gervais-St Protais, 4ème, après le bombardement
du 29/03/1918 pendant l'office


Que reste-t-il du Parisener Kanone ?
La réponse est simple : rien, si ce n’est des souvenirs. Avant même la signature de l’Armistice du 11 novembre 1918, les Allemands avaient entrepris la destruction des pièces rapatriées, afin que nul canon ou élément de canon ne tombât entre les mains de l’ennemi et même qu’aucune trace de l’opération elle-même ne subsistât. Tous les matériels et toutes les archives ont été détruits. Le musée de l’Armée de Berlin présente une coupe de la volée du Wilhem-Geschütz, mais cette pièce, à l’évidence, n’a pas les dimensions reconnues au Parisener Kanone : la rondelle exposée peut avoir 80 cm de diamètre (ce qui correspondrait à l’extrémité du tube rayé) mais l’âme n’atteint pas 210 mm, il s’en faut. Le commandement allemand et la direction de Krupp ont soigneusement occulté tout ce qui se rapporte au terrible canon. Les renseignements obtenus après la guerre près des ingénieurs et ouvriers de Krupp ont été recueillis dans le secret. Néanmoins, deux ouvriers auraient été lourdement condamnés pour divulgation de secrets militaires.


Crépy en Laonnois un peu après octobre 1918






Crépy de nos jours

Il ne reste plus aujourd’hui que l’encuvement circulaire en béton de la position n°1.




Reste de l'encuvement en béton


A quelques mètres de l’encuvement on trouve deux blockhaus qui devaient
             servir d’abris pour les artilleurs ou de poste de commandement. 
Les munitions étaient acheminées par une voie ferrée.



Conclusions
Le pluriel s’impose car la solution n’est pas unique. Bien entendu, le lecteur intéressé sort insatisfait d’une jungle d’informations incertaines et contradictoires, dont seules celles provenant d’acteurs de l’opération sont considérées ici comme exactes. Essayons de trier.

Les sources. Tout laudatifs et apologétiques qu’ils soient, les récits de Kinzel, Kunsel et Eisgruber s’avèrent les plus sûrs. Les deux premiers ont participé directement à la conception de l’arme. Il est très probable qu’Einz Eisgruber ait appartenu à une des équipes de pièce ou alors il a publié les témoignages d’un autre officier. Jules Poirier, journaliste parisien, est surtout crédible pour ce qui s’est passé à Paris. Les autres auteurs des années 1920 n’ont pu exploiter les sources allemandes, publiées après l’édition de leurs ouvrages. C’est pourtant à ceux-là que se réfèrent des publications récentes (2000 et 2002) ignorant les récits allemands publiés entre 1926 et 1934. L’une est illustrée avec la photo d’une pièce sur voie ferrée qui n’est pas un Parisener Kanone.
Les faits : on peut les regrouper en quatre ensembles : ce qui est certain, ce qui est probable, ce qui reste hypothétique, ce qui est faux et qu’il faut rejeter sans hésitation.
Ce qui est certain. La philosophie et les prolégomènes de l’opération : la pièce Parisener Kanone, la Grosse Bertha des Parisiens, a été utilisée exclusivement contre Paris et son agglomération, ce pourquoi elle a été conçue et réalisée. De plus, elle n’avait pas pour but premier de détruire mais de paniquer la population : c’était une arme psychologique. L’histoire de sa gestation jusqu’aux essais, ses caractéristiques techniques, celles de ses projectiles, de ses positions de tir et des tirs, telles qu’elles sont exposées ci-dessus, ne sont plus contestables :
c’était une pièce d’un calibre relativement modeste (210 à 240 mm) en comparaison d'autres pièces à longue portée, et ce n’était pas une pièce sur voie ferrée ;
l’arme a été construite à sept exemplaires pour le tube et au moins trois exemplaires pour l’affût de tir ;
deux pièces au moins ont été établies à Crépy-en-Laonnois (mont de Joie) et ont été mises en œuvre simultanément (aucune sur le mont de Joie proprement dit, mais seulement au pied) ;
l’une des pièces a été détruite par un incident de tir, sur le site de mont de Joie ;
deux types d’embase ont été utilisés : une fixe en béton, une métallique démontable ;
trois sites de tir ont été aménagés, dont deux (Bruyères et Beaumont) ont reçu des plates-formes métalliques ;
tous les sites de tir sont situés dans le département de l’Aisne, à une distance maximum de 45 km de Laon et de 92 à 121 km de Notre-Dame de Paris ;
les points d’impact sont connus comme aussi le nombre de victimes.

Ce qui est probable. L’existence simultanée d’une troisième pièce à ou près de Crépy-en-Laonnois. Une au moins des pièces de Crépy-en-Laonnois a poursuivi ses tirs durant l’utilisation des autres sites.
Ce qui reste hypothétique. La position exacte de la troisième pièce de Crépy ; le nombre de tubes utilisés ; la raison du deuxième « entracte », du 11 juin au 15 juillet, et du troisième, entre une date indéterminée et le 5 août.
Ce qui est indubitablement erroné. L’existence d’une kyrielle de Parisener Kanonen ou Grosses Berthas tout le long de la ligne de front pendant la Première Guerre mondiale et la réapparition de certains en 1939. La mobilité du Parisener Kanone, pièce sur voie ferrée que l’on pouvait déplacer comme les autres pièces de ce type, dans des délais brefs. La destruction d’une pièce par bombardement d’artillerie ou aérien.

La vraie conclusion se situe à un autre niveau. D’abord l’opération Parisener Kanone se révèle comme une formidable prouesse scientifique et technique, qu’il s’agisse de la conception, de la réalisation du matériel, de la mise en batterie et de l’exécution des tirs. Il faut saluer la performance. Mais cette opération peut se définir aussi comme un échec stratégique lamentable. Tant de matière grise et de moyens matériels consommés sans résultat ! Le Parisener Kanone devait créer, au sein de la population de la capitale française, une psychose telle qu’elle aurait influencé les décisions du gouvernement sur la conduite de la guerre et l’aurait amené à la capitulation. L’objectif physique a été atteint, l’objectif final réel ne l’a pas été. Il en sera de même, vingt et quelques années plus tard, des bombardements allemands sur le Royaume-Uni et des bombardements alliés sur l’Allemagne. Loin de démoraliser la population, et en dépit des souffrances et des pertes humaines, ils ont seulement renforcé sa détermination à la lutte. Enfin, le troisième et dernier aspect de cette histoire est le caractère polémique qu’elle a pris et conservé, dû aux mystères qui subsistent. Certains n’y voient qu’un mythe pur et simple. D’autres admettent l’existence du Parisener Kanone mais doutent de sa mise en œuvre. Longtemps encore, ceux qui ont appris que le terme Bertha ne s’appliquait pas à un canon géant et ceux qui, de bonne foi, sont persuadés du contraire, se jetteront leur savoir au visage. N’en déplaise aux Allemands et aux puristes de tout bord, dans la mémoire collective des Français, et particulièrement des Parisiens, la Grosse Bertha restera cette pièce extraordinaire qui a bombardé la capitale pendant plus de cinq mois, en 1918, car c’est sous ce nom qu’elle est entrée dans la légende, comme le cheval de Troie.